
Un jour, vous écrivez un livre et un jour on vous donne une attaché de presse. Et un jour, elle vous appelle : « Tu veux faire un truc qui passe sur France 3, avec Taddei ? ». Parce qu’on vous laisse toujours le choix, bien sûr…
Comme si j’allais refuser.
Comme si je pouvais dire non à ma première télé. Je réfléchis un instant, je vérifie mon planning, ouch, j’ai mon premier patient à voir le lendemain, prise de sang à six heures trente, je ne serai pas très frais. Tant pis.
La curiosité l’emporte sur tout autre considération.
Le taxi s’arrête devant une entrée de France Télévision, dans le quinzième arrondissement. Je suis heureux de me faire conduire, j’aurai bien été incapable de trouver tout seul la porte de ce bâtiment énorme. Il fait nuit. Bob, mon attachée de presse, se moque de moi parce que je prends des photos. Je n’en ferais peut-être qu’une, de télé, il faut que je me fasse des souvenirs, quand même.
Un vigile fait les cent pas dans le Hall et, derrière l’accueil, une jeune femme nous regarde en souriant. Le bâtiment est vide mais je reconnais les coursives vues mille fois à la télé, là où les interviews sont filmées. Une grande blonde nous saute dessus :
- Je suis l’assistante de Mr Taddei, vous êtes Ron l’infirmier ? Il est interdit de prendre des photos à cause de Vigipirate, vous savez.
- Ah bon ? Désolé.
- Vous êtes en avance, c’est parfait. Je vous conduis au maquillage.
Je me demande si ce sera bien nécessaire de se faire maquiller mais, en voyant ma tête et mes cernes dans le miroir de l’ascenseur, en regardant l’heure, aussi, et en refrénant mon envie de bailler, je me dis qu’une bonne couche de peinture fera bien office de cache-misère si je ne veux pas avoir l’air d’un zombie devant la France entière. Du moins devant celle qui n’est pas couchée.
Les abords du plateau sont un joli bordel. Des gens assis sur des bancs, dans le couloir, des assistants qui vont et viennent, tenant des verres de coca light, des documents, donnant des ordres, cherchant d’autres assistants.
Le public est déjà là depuis des plombes, je le sens, j’ai déjà fait office de public quelques fois, c’était l’horreur. Je reconnais la chauffeuse de salle officielle, Lydie, j’en profite pour la saluer. Elle me sourit et je lui explique maladroitement que, ce soir, je ne serai pas côté public. Elle me dévisage, un peu interdite. Puis elle me sourit, chaleureusement.
Personne ne fait plus attention à moi. Je suis juste là, debout, à attendre. Mon attachée de presse part à la recherche d’une autorité compétente pour savoir à quelle sauce on doit me manger…Le direct est dans moins de vingt minutes…Je vois Vinvin, que je connais déjà et je me sens un peu mieux. Je ne le précise pas mais mon cœur commence à battre la chamade. Je ne connais qu’une méthode pour faire descendre la pression, c’est bâcher les gens et les faire rire. Ca ne marche pas, je sens monter le stress, lentement mais sûrement. Vinvin est indulgent devant mes pauvres blagues.
Devant moi passent Sinclair et Lorie. Ils sont conduits au maquillage. On me fait signe d’attendre encore un peu. Attendre. Je crois me souvenir que c’est la meilleure chose à faire sur un plateau de cinéma ou de télé. Les gens dans le public commencent à me dévisager, je suis le seul couillon à rester debout les bras ballants, à attendre, juste attendre.
Une jeune fille, option gros casque de pilote d’hélico avec micro sur la bouche, se présente et me dit qu’elle va m’équiper. Elle soulève mon pull et me félicite d’avoir choisi un Col en V pour une première télé. A ma ceinture, en haut de mes fesses, elle clipse un récepteur dont les fils partent en haut devant, sur ma poitrine, vers les deux micros qu’elle colle au scotch noir, à l’intérieur du pull. « Essai son », me dit-elle :
- Euh ??
- Dites quelque chose pour la régie.
- Je ne voterai pas Sarkozy, je ne voterai pas Sarkozy.
- Parfait, merci.
« Ron au maquillage ! »
Oula, ça devient sérieux, j’arrive. Je m’assois devant un immense miroir. Je demande si je dois fermer les yeux. La maquilleuse me sourit :
- Mais non, détendez-vous…
Ca a l’air bête, comme ça, mais c’est la première fois qu’on passe un pinceau sur mon front, mes pommettes. Elle alterne les produits, les teintes, place deux serviettes en papier blanches autour de mon cou et s’affaire pendant une dizaine de minutes. Frédéric Taddei, le vrai de la télé, en profite pour venir me saluer :
- Ron l’infirmier ?
- Oui, bonjour.
- Alors, c’est bien ça, vous sortez un livre ? C’est vrai ?
- Oui.
- Ok.
Et il part. Quatre minutes avant l’antenne, il ne sait toujours pas qui je suis et si je vais sortir un livre. Je décide que je dois en rire mais, en vrai, c’est mon estomac qui commande. Et là, il se noue un peu plus. Je me dis que j’ai encore le temps de fuir. Que je n’ai pas signé un contrat avec mon sang. Que tout cela n’est pas nécessaire à ma vie, finalement. Quand on a tout le confort moderne, on peut se passer d’être guest sur un plateau.
En fait, j’ai peur. Je ne trouve plus ça drôle du tout.
« Ron en plateau, merci. Asseyez-vous ici ! »
On me montre un banc blanc lumineux inconfortable…à la gauche de Sinclair. Bob mon attachée presse me chuchote :
- Et n’oublie pas de donner le nom du livre !! Dis le plusieurs fois.
Je promets.
Pas une seule fois en vingt minutes, bien sûr, je ne penserai à citer mon livre. Bien sûr.
Je ne sais pas faire les impolis alors j’engage la conversation avec Sinclair. Il est un peu tendu, lui aussi, mais quand je lui demande si on propose des trucs spéciaux pour une première télé comme chez Air France pour un premier vol, genre aller dans le cockpit pour boire du champ’ ou embrasser toute la régie, du moins que les beaux, il me sourit et me dit que non. On discute un peu.
Lorie s’installe en face de moi, à côté de Vinvin. Je suis un peu jaloux de lui. Je n’ai beau être qu’à deux mètres d’elle, je suis jaloux. Je suis plus à l’aise avec les filles.
Haut parleur
« Antenne dans une minute ».
Bob me fait signe du doigt qu’elle se tiendra juste derrière moi, sur la gauche. On me demande ce que je veux boire, je dis « Eau qui pétille », on me regarde étonné « Pas d’alcool, vous êtes sûr ? » « Oui, sûr, merci ».
Haut parleur
« Antenne dans trente secondes »
On me pose une coupe noire de Perrier glacée sur la table, j’en prends deux gorgées.
« Attention, antenne dans cinq quatre trois deux un zéro »
Je me fais avoir comme un bleu pour la première question.
Je croyais passer en quatrième position, j’avais la tête ailleurs, je regardais le public, le jeu de lumière, je regardais Bob qui me faisait signe de me redresser et…Frédéric Taddei annonce mon nom de plume :
- Alors vous, Ron l’infirmier, blablabla
A la seconde où l’animateur vous dit ça, un étrange projecteur blanc, orné d’une sorte de néon rond ( ?), un projecteur qui tourne autour du plateau, accroché sur un bras mobile, bref, quand on vous pose une question, le projo vous saute à la gueule et vous fixe. Les caméras du plateau se tournent elles aussi vers vous et…vous réalisez que vous ne savez pas répondre à la question qu’on vient de vous poser.
Une vague histoire de chiffre, un truc sérieux, un truc qui me tétanise, en tout cas. Je tente de me reprendre, je sens bien que Taddei attend une réponse mais, rien à faire, je me crispe et je lui renvoie sa question, platement… Ma réponse est vague, décevante. Il passe au dernier invité.
Soupir de soulagement. Et de consternation. Merde merde merde, j’ai été nul comme une amphore, merde merde merde, reprends toi, couillon, si il te pose des questions, c’est qu’il attend des réponses, concentre toi, allez, tu as des choses à dire, pense à ce que tu es, tu es infirmier, tu gères ton stress, tu sais faire ça, souviens toi, oui, pense aux Urgences, au Samu, pense aux gens qui arrivent devant toi et qu’il faut sauver, là, tout de suite, prends du recul, respire.
Fais comme au travail, couillon.
Monte en altitude.
Ne montre rien. Détends-toi. Prends le comme un jeu. Tu es cool. Allez, tout ceci n’est qu’un ersatz du boulot.
Si tu sais gérer une urgence vitale, tu dois pouvoir gérer un plateau télé. Et souris, couillon, souris, on te regarde.
« Alors vous, Ron l’Infirmier, vous sortez un livre… »
Mais oui, je sors un livre, mon petit Frédéric, mais oui. Je ne lui dis pas ça en vrai, bien sûr, je le pense en moi-même, mais je respire, je souris, et je me dis que tout va bien. Et tout va aller bien. Oh, bien sûr, je bafouille un peu sur certains mots et ma respiration en fin de phrase ne cache pas mon stress mais je fais illusion.
Je sens Taddei me regarder avec plus d’intérêt, d’ailleurs, je lui renvoie la balle, il me pose une question, une deuxième, cool, je réponds mais il me coupe avant la fin. Pas grave, j’attends quelques seconde et, moi aussi, je le coupe.
Ca passe.
Ouf, on a le droit de faire ça, alors. Ca passe. Ok, j’ai compris. Je respire encore un peu et…je me fais avoir comme un bleu.
Foutus micros.
Un truc qu’on oublie vite, quand on passe à la télé, c’est la présence des micros HF collés à vous. Je suis parti pisser avec avant l’émission (comme dans le film « Y’a-t-il un flic… »), J’ai dit des énormités sur les gens à cinq mètres de moi devant Vinvin qui me faisait des gros yeux en me montrant les micros dont je me rappelle la présence après quarante seconde de persiflage et, au moment où Taddei lance l’extrait du Vinvin Show, je me penche vers Sinclair et je lui susurre « Tu vas voir qu’ils vont avoir choisi un truc pas drôle »…
Ce qu’on entend parfaitement bien quand on regarde l’émission et qu’on m’a gentiment fait remarqué trente fois depuis.
L’émission suit son cours et je me détends de plus en plus. Le public n’écoute pas un traître mot de ce que nous disons et, parfois, leur conversation est plus forte que la nôtre. Les caméras vont et viennent autour de nous mais jamais nous ne saurons quelles sont les images sélectionnées. Ayant promis à mes lecteurs que je porterai mes plus fameuses chaussures (celles qui ont fait rire tout le monde tellement j’étais le seul à les aimer), je croise mes jambes tant et si bien que je sens presque craquer ma hanche. Allons, encore un effort, elles doivent être visibles pendant que je parle…
« Mais pas vous, Ron L’infirmier qui… »
Qui que quoi ?? Tout occupé à montrer mes chaussures, je n’ai pas entendu le début de sa dernière question mais je ne me plante pas, cette fois-ci…Bob m’a appris qu’à la télé, il fallait parler comme un homme politique. Quelque soit la question, on l’écoute, on hoche la tête et on répond par :
- C’est un problème intéressant mais je voudrais plutôt vous parler de…
Et ça tombe bien, j’ai des tonnes de bêtises à dire sur Florence Foresti. C’est au moment où je suis le plus chaud, le plus en jambe, le plus en langue quoi, que j’entends le piano de l’émission. Argh, ça s’arrête…Taddei nous propose de rester (pure politesse) mais nous avons tous des taxis à prendre pour rentrer chez nous.
J’allume mon portable, une vingtaine de sms tombent en quelques instants. La maquilleuse me demande si je veux être nettoyé avant de rentrer, je décide que non, après tout, je veux me voir tel quel chez moi dans la glace (Horreur, on aurait dit une vieille maquerelle roumaine).
Je croise un journaliste connu, je le salue, je blague un peu sur l’attachée de presse de Sinclair (une jeune blonde) que je propose d’échanger contre la mienne (une jeune brune) et nous voilà dehors. Le chauffeur de taxi me regarde et me demande si je suis connu.
J’hésite un instant, un instant seulement
- Non, mais pour l’instant j’aime bien la façon dont ils le deviennent.
Il paraît (si j’écoute ceux qui m’entourent) que la promotion d’un livre est un marathon épuisant, qu’aller à la télé n’a rien de glamour. Que ce sont toujours les mêmes questions de journaliste qui n’ont pas lu le livre, toujours les mêmes frustrations de l’auteur qui n’a pas le temps de parler. On verra bien. Jeudi dernier, j’étais sur un nuage rose tellement tout cela était nouveau. Ca vaut vraiment le coup d’être vécu.
RON.
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