12 Mars 2013
Dans une Birmanie où le gouvernement semble multiplier les signes d'ouverture, le film documentaire proposé ce mardi à 22h40 sur France 2 part sur les traces d’Aung San Suu Kyi. Réalisation de Manon Loizeau.
Le temps d’une campagne pour les élections législatives, l’icône birmane est allée à la rencontre de son peuple. Après un demi-siècle de dictature militaire, la Birmanie ose enfin rêver de liberté. Celle que les Birmans appellent "Mère Suu", pour qui ils ont prié pendant plus de vingt ans, incarne désormais l’espoir de tout un peuple. Pour ce portrait, Manon Loizeau a obtenu une interview exclusive d’Aung Suu Kyi. Elle a également été autorisée à suivre ses premiers pas de député.
Manon Loizeau raconte le tournage de ce film :
1er Voyage - Mars 2012.
Premières impressions en arrivant en Birmanie.
Les mots Aung San Suu Kyi, « May suu », Mère Suu comme les birmans l’appellent, sont sur toutes les lèvres. Prononcer enfin le nom de celle qu’ils vénèrent depuis plus de vingt ans. Son portrait envahit les rues : stands de T-shirts à son effigie, éventails, boucles d’oreilles, pins, casquettes, autocollants... Plus surprenant encore, celle qu’il était interdit d’évoquer dans les journaux est maintenant à la une de toutes les gazettes des vendeurs de rue.
Deuxième étape.
Tenter d’approcher Aung San Suu Kyi, « The Lady », une difficile tentative de faire un film sur une icône…
Devant le QG de son parti, la NLD (la ligue nationale pour la démocratie) des centaines de journalistes de tous les pays. Chacun a déposé une demande d’interview. Chacun rêve d’obtenir le rendez-vous inespéré, un tête à tête avec The Lady. Ou même quelques mots. Depuis trois mois, Aung San Suu Kyi est en tournée à travers le pays pour la campagne des élections législatives. Le pays retient son souffle, pour la première fois il semble que la junte au pouvoir (qui a revêtu depuis peu des habits de civils) va laisser se dérouler le processus électoral en toute liberté.
Depuis trois mois, le service de sécurité d’Aung San Suu Kyi veille à ne pas laisser trop s’approcher les milliers de journalistes qui ont afflué pendant cette période unique d’ouverture du pays qui fut longtemps l’une des pires dictatures au monde. Une icône de la résistance. Une femme debout, qui a survécu à plus de 15 ans d’isolement total, tenu tête à la junte et qui n’a jamais plié. Un symbole de résistance non violente à travers le monde. Mais comment l’approcher ? …
Les membres de son parti s’affairent, ils me disent « que le monde entier veut l’interviewer mademoiselle »... Quand à ma demande, ils me montrent une pile de milliers de fax ou de mails imprimés venus d’Angleterre, de Norvège, du Japon, d’Allemagne, de France... Toutes sont des demandes d’interview… Dans chaque ville, chaque village où elle se déplace, des milliers, des dizaines de milliers, parfois des centaines de milliers de birmans viennent l’acclamer. Impossible de l’approcher. Sa silhouette élégante, gracile, se hisse au haut des tribunes. Elle parle de la nécessité d’ouverture, du devoir de vigilance pour qu’il n’y ait pas de fraude. Elle se tient droite, sa voix est ferme. La foule est certaine que « May suu » va leur apporter la démocratie.
Un matin, la nouvelle tombe : Aung san Suu Kyi a fait un malaise. Elle ne reprendra pas la route. Comment vais-je pouvoir faire un film sur Aung San Suu Kyi sans Aung San Suu Kyi ?
Le lendemain, nous (les médias en demande) sommes conviés à une conférence de presse de The Lady. Elle y apparaît un peu affaiblie par des semaines éreintantes d’une campagne effrénée. Mais toujours si superbement gracieuse. Elle répond patiemment pendant deux heures aux multiples questions des journalistes. Elle en rabroue certains toujours avec élégance, et un humour très anglais.
Et toujours pas la moindre perspective de l’approcher, lui parler de mon projet de film, tenter de trouver une date, une heure, quelques minutes. Rien.
Les jours passent. Je pense au titre du film « Recherche Susan désespérément », est ce que mon film va finir par s’appeler « Recherche Suu désespérément » ?
Je rencontre des femmes et des hommes exceptionnels. Tous sont d’anciens prisonniers politiques. Zayar Thaw, un rappeur, se présente à la députation dans la capitale Naypidaw, le fief des généraux. Il est sorti de prison un an auparavant. Son groupe, « Acid », était le premier groupe de hip hop du pays. Un groupe contestataire condamné à 6 ans de prison pour avoir chanter contre le régime.
Il y a aussi Piu Piu Tin, qui a ouvert les premiers centres pour malades du HIV en Birmanie avec Aung San Suu Kyi. Des malades que le régime a toujours refusé de voir. Elle aussi se présente aux élections. Et puis U Win Tin qui vient d’avoir 82 ans. Une figure légendaire de la résistance, fondateur de la NLD et compagnon de route de toujours d’Aung San Suu Kyi. Ils feront partie du film.
Enfin, la date des élections se profile.
La veille du scrutin, Aung San Suu Kyi quitte sa maison pour se rendre dans sa circonscription de Kamu, à deux heures de route. Des dizaines de voitures où s’entassent photographes, cameramen, journalistes birmans et occidentaux poursuivent son cortège. Par un miracle, et surtout grâce à un chauffeur hors pair, nous nous hissons jusqu’au niveau de la voiture d’Aung San Suu kyi, un 4X4 gris métallisé. Sur le bord des routes des milliers de personnes l’acclament, une main dépasse du toit ouvrant, elle salue la foule. La route est chaotique, elle se transforme en piste. Nous perdons de la distance sur la voiture de « Mère Suu ». La moitié des véhicules des correspondants rendent l’âme. Certains se hissent sur des mobylettes de villageois. Un grand cirque médiatique. Nous arrivons de nuit dans le petit village, recouverts de poussière, nos chemises mouillées par l’extrême chaleur. Sa voiture a semé le cortège. Aung san Suu kyi apparaît enfin au balcon de la mairie, souriante, robe rose pale immaculée, fleur dans les cheveux. Impeccable. Elle souhaite bonne nuit, et s’adresse aux villageois « je vous remercie d’avance pour votre vote de demain ». Exit. Nous nous regardons, hagards, sales. Et nous sommes pris d’un fou rire. Quel étrange métier parfois que le nôtre.
1er avril.
Jour d’élection. Aung San Suu fait une apparition fugace, avant de s’engouffrer dans son 4X4 qui l’emmène jusqu’au bureau de vote. Il y a plus de journalistes que de villageois dans ce hameau birman. Une centaine d’entre eux se colle à la voiture de la Dame de Rangoon, espérant une vitre qui s’entrouvre, une image, un mot. La poussière les recouvre. Il n’y aura qu’une image de loin lorsqu’Aung San Suu Kyi sort de sa voiture quelques secondes avant de s’engouffrer dans le bureau de vote. Le service d’ordre repousse de manière musclée ceux qui tentent de s’approcher coûte que coûte. Un cameraman de CNN peste, « en vingt ans de couverture de guerre, je n’ai jamais vu une chose pareille ». Pendant les deux semaines de tournage de ce premier voyage en Birmanie, Aung San Suu Kyi restera une ombre inaccessible. Une femme que les birmans adulent telle une divinité. « Recherche Suu désespéramment »… Le soir du 1er avril, ils seront des centaines de milliers à travers la Birmanie à fêter l’élection d’Aung San Suu Kyi au parlement avec 42 autres députés de son parti. Burma Perestroika, ou comment la Birmanie semble en route vers la démocratie.
Deuxième voyage.
Après plusieurs mois d’attente interminable à Paris, un espoir. Nous parvenons à rencontrer brièvement Aung San Suu Kyi lors de son voyage en Europe. Un moment inespéré où je lui parle du projet de film sur elle et son peuple. Celle que je n’avais vu que de très loin, celle que j’avais tenté de distinguer dans la tourmente de l’agitation électorale est là. Impressionnante. Elle est attentive, généreuse. Elle accepte. Enfin. Nous convenons de nous rencontrer courant juillet.
Fin juillet 2012.
Nous avons rendez avec The Lady à Naypidaw, la capitale birmane. Après 6 heures de route sous la pluie battante de la mousson, nous arrivons dans cette ville construite en 2007 par la junte militaire. Une ville qui ne ressemble pas à une ville. Une ville traversée par une autoroute à 6 voies. Une ville ubuesque sans trottoir, une ville où l’on ne voit pas d’enfants. Tous les paysans qui vivaient sur ces terres ont été expropriés, et survivent en dehors de la nouvelle capitale. On distingue les demeures luxueuses des généraux, deux centres commerciaux, et quelques hôtels pour apparatchiks ou touristes égarés. Nous approchons du quartier ou Aung San Suu Kyi vit depuis deux semaines. Elle vient tout juste de commencer son travail de député. Des petites villas neuves. Autour tout n’est que terrain en voie de construction. Rien à voir avec le charme de sa maison de Yangon où elle a vécu une grande partie de sa vie.
Aung San Suu Kyi nous accueille souriante. Elle fait mine d’être contrariée que son chien se soit très vite adapté à ce nouvel endroit, contrairement à elle. Mais ce n’est pas très grave, dit elle. Elle est là pour travailler, tenter de reconstruire son pays, de construire petit à petit cette route vers la démocratie.
Elle nous accorde une interview de deux heures. Nous aborderons toutes les questions. J’ai beau avoir vu les interviews qu’elle a donné par le passé à de grandes stars de la BBC comme John Simpson qui paraissait très intimidé, j’ai beau m’être préparée, avoir répété mes questions, m’être dit que je ne me laisserai pas impressionner… tout vole en éclat dès ses premiers mots. Aung San Suu Kyi est résolument impressionnante. Une femme d’exception. On se prend à penser à Gandhi, Sakharov, Mandela. Chaque mot qu’elle prononce avec douceur est ferme, mesuré, chaque phrase confirme son sens de la politique et de l’histoire en marche. Elle fait pourtant attention à ses mots, la liberté n’est pas encore acquise et sa marge de manœuvre est réduite dans un parlement où elle n’a que 43 sièges sur 440. Pendant ces deux heures nous parlerons d’elle, de son pays, de son peuple. Incroyable destin. Un moment unique.
Alors que nous partons sans manquer de faire comme les birmans qui la rencontrent et se prennent en photo à ses côtés, elle nous convie à la suivre le lendemain. Elle doit se rendre au local de son parti, la NLD, pour rencontrer des villageois. Elle n’a jamais accepté auparavant qu’une camera s’approche et saisisse une rencontre privée avec son peuple.
Le lendemain nous passerons trois heures avec elle et des centaines de paysans qui sont venus lui demander de l’aide. Tous ont vu leurs terres confisquées par la junte. La parole se libère. Les noms des généraux corrompus sont prononcés. Le système de la junte est dénoncé. Aung San Suu Kyi est assise à genoux devant eux, avec eux. Elle écoute patiemment. Leur parle longtemps, les conseille, tente de trouver avec eux des solutions à chaque problème. Répète qu’elle ne veut rien promettre, que tout ne peut pas se faire d’un coup, mais qu’il faut essayer, petit à petit. Sans relâche. Les hommes et les femmes qui sont là écoutent chacun de ses mots, boivent ses paroles, la photographient. Et puis semblent se dire que maintenant qu’elle est là, élue député dans le parlement de l’ancienne junte, elle les protègera toujours. La Dame du peuple. Nous la filmerons pendant une semaine à la rencontre de ce peuple birman qui s’’éveille. Un frémissement, un immense espoir. Je pense à « Se libérer de la peur », le livre qu’Aung San Suu Kyi avait écrit au début de sa résistance au pouvoir militaire. Aujourd’hui la Birmanie est entrain de se libérer peu à peu de la peur. Enfin.
Crédit photo © Manon Loizeau /Capture d'écran.
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