18 Octobre 2010
La journaliste Elise Lucet, à propos de l'émission Pièces à conviction consacrée ce lundi à 20h35 sur France 3 à l'ultra violence :
"Ces derniers temps, nous avons assisté à des faits de violence extrêmement graves qui impliquent très souvent des jeunes ou des très jeunes. Nous nous sommes donc interrogés sur cette ultra-violence et nous avons voulu essayer de comprendre d’où elle venait, pourquoi certains caps ont été dépassés, car même les jeunes qui ont aujourd’hui 20 ans dans les cités reconnaissent n’avoir jamais atteint ce niveau de violence. On arrive aujourd’hui à des actes que l’on ne connaissait pas venant d’une population aussi jeune : pour un regard, une cigarette, on peut tuer ! C’est la multiplication des faits de violence et d’ultraviolence qui a motivé les questions auxquelles nous allons essayer de répondre dans l’émission, en compagnie du ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, qui sera notre invité en plateau.
Nous nous sommes intéressés aux agresseurs mais aussi aux agresssés, plus particulièrement au défaut de protection des victimes. La plupart du temps, quand elles osent aller dénoncer ceux qui les ont agressés, les victimes subissent représailles et intimidations. Non seulement ces gens se retrouvent véritablement en danger, mais tout le monde les laisse tomber. Nous avons le témoignage d’une mère de sept enfants ayant dénoncé la bande de jeunes qui a agressé son fils et son ex-compagnon. Les représailles ont été immédiates : incendie devant sa porte d’entrée, la cage d’escalier a brûlé… quand elle sort de chez elle , elle est agressée, insultée, et personne ne fait rien pour elle. Celui aussi d’un jeune homme d’une vingtaine d’années qui, en rentrant chez lui, s’est retrouvé pris dans une bagarre entre deux bandes rivales. Il a reçu une balle dans la colonne vertébrale, et il est aujourd’hui paraplégique. C’est ce que l’on appelle une victime collatérale de la violence.
Nous sommes allés en Seine-Saint-Denis, dans plusieurs villes de la région parisienne, et à Grenoble, dans le quartier de la Villeneuve, qui a flambé après la mort du premier braqueur présumé du casino d’Uriage-les-Bains. La moitié du sujet consacré à la Villeneuve montre à quel point plus personne ne rentre dans ces endroits. Dans ces villes qui se ressemblent toutes, les gens vivent en respectant les lois imposées par des caïds. Et, dans ces zones de non-droit, tout le monde est armé. Dans une cité, nous avons rencontré un garçon qui vend des armes de catégorie 4… on est là dans le grand banditisme ! On en vient à se poser la question de savoir si les émeutes ne sont finalement pas utiles ! Prenons l’exemple d’une ville de Seine-Saint-Denis sans trop de troubles, mais où rien n’a bougé, et Clichy-sous-Bois, avec les désordres que l’on sait, qui bénéficie désormais d’un gymnase neuf, d’une antenne de pôle-emploi, d’un commissariat… autant de choses réclamées depuis des années. On en arrive à un effet extrêmement pervers où les maires eux-mêmes disent : « Il faut qu’il y ait des émeutes pour qu’on nous écoute ! »
Toute personne extérieure à la cité est considérée comme un ennemi. Aujourd’hui, quand les pompiers interviennent dans une cité, ils doivent se protéger de projectiles divers faits pour tuer, comme un frigo lancé du huitième étage, ou une télé, ou des parpaings. À chaque intervention, les policiers sont obligés de les accompagner. Mais, d’une manière générale, il y a très peu ou pas de présence policière. Les forces de l’ordre débarquent à certains moments de l’année, les nuits du 13 juillet ou du jour de l’An par exemple, et on a l'impression qu’ils ont rendez-vous les uns avec les autres. Mais il n’y a pas de présence réelle et permanente : les gens qui vivent dans ces villes-là n’ont pas droit à la sécurité comme n’importe quel citoyen.
Outre le ministre de l’Intérieur, nous aurons aussi un ou des représentants de la police en plateau, l’occasion de rappeler leur malaise face aux délinquants qu’ils interpellent et qui sont relâchés 48 heures plus tard. Sans aucune sanction immédiate, les prévenus ont un sentiment d’impunité profond, et, très clairement, la peur a changé de camp : avant, les policiers faisaient peur, désormais c’est l'inverse. On voit des gamins armés qui n’ont, eux, peur de rien et qui n’ont plus du tout de repères moraux. Quand ils parlent de leurs victimes, ils disent : « Il n’avait qu’à pas être au mauvais endroit au mauvais moment. » Ce fatalisme délirant, c’est vraiment leur loi, et c’est comme ça que ça fonctionne !"
Des propos recueillis par Noëlle Corbefin.
Crédit photo © Fred Carol - France Télévisions.
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