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Publié par François 10/01 15h10







Les martyrs du golfe d'Aden
. Un document exceptionnel qui a bénéficié de deux diffusions dans Thalassa et qui est reproposé ce soir sur France télévisions. Sur France ô à 20h35. Un film de 52 minutes de Daniel Grandclément.


Fuyant guerre ou misère, des milliers de réfugiés venant d'Ethiopie ou de Somalie tentent par tous les moyens de gagner les côtes du Yemen. Daniel Grandclément a
 suivi la route des migrants somaliens et éthiopiens jusqu'à Bosaso. Là, il a découvert le désespoir qui habite ceux qui n'ont d'autre choix que de partir, quelle que soit la destination, quels que soient les dangers. Traquer l'ailleurs, même si c'est la mort que l'on trouve. Traverser le golfe d'Aden pour rejoindre le Yémen. Franchir un Rubicon aux eaux sombres et gloutonnes dans lesquelles tant se sont perdus. Daniel Grandclément a cheminé avec eux et a filmé ce que personne n'avait filmé : la traversée. Il en a ramené un reportage terrifiant.


Il raconte le pourquoi de ce reportage (les propos datent de 2007) :


"Cela fait longtemps que je m'intéresse à l'esclavage. Je consulte les organisations qui luttent contre le phénomène, notamment l'OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) qui a un poste à Addis-Abeba. Un jour, le nom de Bosaso est apparu. On en parlait comme d'un port sans droit, sans loi, situé à la pointe de la Somalie et d'où partaient des milliers de clandestins vers le Yémen. J'ai décidé de me rendre sur place. Ce que j'ai découvert dépassait l'entendement. C'est une ville de transit, fantomatique, habitée en majorité par des clandestins vivant dans des conditions infernales, la plupart du temps dans des bidonvilles. Ils sont tous en situation d'attente : s'ils trouvent l'argent nécessaire, ils tentent leur chance et traversent le golfe d'Aden. Sinon, ils acceptent l'aide au retour proposée par les ONG. Ce sont surtout des Somaliens, fuyant la guerre qui sévit dans le pays. Il y a aussi énormément d'Ethiopiens qui subissent les foudres des locaux et sont considérés comme des parias. Je suis resté trois semaines, en juin dernier, à observer et surtout à espérer un contact avec les passeurs. Les rumeurs circulaient sur les conditions de passage, des histoires effrayantes. Un membre d'ONG avançait le chiffre de 1 700 morts par an, je ne pouvais pas y croire. Et puis un jour, j'ai pu rencontrer les passeurs.

J'ai fait la connaissance d'une Tunisienne qui m'a beaucoup aidé. Elle a fini par me faire rentrer en contact avec des passeurs. Les premières fois, je me suis fait rouler. J'ai donné de l'argent, mais personne n'est venu me chercher. Finalement, la mer étant trop agitée durant l'été, mon amie m'a dit de revenir en octobre. A mon retour, les choses se sont accélérées, et j'ai commencé à réaliser dans quoi je m'embarquais et, pour être honnête, je n'ai toujours pas compris pourquoi ils m'ont pris avec eux. J'ai donné beaucoup d'argent, c'est vrai. Mais ils pouvaient me rouler une fois de plus. Je représentais un vrai danger, parce que ma mort ne serait sans doute pas passée aussi inaperçue que celle des clandestins. Au bout d'une longue attente dans des cavernes sur le rivage, j'ai pu embarquer. Même si j'avais entendu parler des conditions de voyage, rien n'aurait pu me préparer à ça.

C'est absolument abominable. Cent cinquante personnes dans un bateau à peine plus grand qu'une barque, entassées les unes contre les autres, dans la cale et sur le pont. Les passagers urinent dans un récipient, vomissent tout le long. Ils ne peuvent presque pas bouger. Et surtout, la violence. Une violence aveugle de la part des passeurs, inutile, barbare. A coups de ceintures et de bâtons. Pourquoi ? Je n'ai toujours pas compris. Ils étaient armés et forts. Ils n'avaient pas besoin de maltraiter ainsi leurs passagers. Les passeurs ont à peine 20 ans. Ces sont des gamins. Des Somaliens et des Yéménites. Des brutes intraitables, en sursis, car s'ils sont attrapés, ils sont exécutés. La vie n'a pas de poids pour eux. Une de plus, une de moins, quelle importance ? Ils tuent sans haine. Sans calcul. Sans état d'âme. Sans y penser. J'ai vraiment réalisé sur ce bateau à quel point la vie est fragile. Ce calvaire a duré trois jours. Un cauchemar. Pendant la dernière nuit, un homme a hurlé. Je ne l'ai pas vu, mais il paraît qu'il s'est jeté à l'eau. J'ai cru que ça ne finirait jamais. J'ai même pensé en faire de même tant le dégoût était fort. J'assistais à une scène de torture d'une violence inouïe ! Chairs qui éclatent, sang, vomi, sueur, larmes... Et puis, en pleine nuit, sans prévenir, ils nous ont précipités à la mer, gardant les bagages.

Heureusement que nous étions près du rivage, car la plupart des Somaliens ne savent pas nager. C'est d'ailleurs souvent à cet instant du voyage qu'il y a le plus de morts. Les passeurs craignent les gardes-côtes. Ils ne s'approchent pas de la plage. Dans l'eau, je me suis écarté du groupe, car les passeurs m'avaient annoncé qu'une fois sur terre les passagers tenteraient sans doute de me tuer et de me voler. Mensonges. Mais j'ai préféré ne pas prendre de risques. Sur la plage, je n'arrivais pas à tenir debout. Je m'effondrais tous les 10 mètres, hagard, hébété, épuisé, le moral en berne. A cet instant, je pensais le reportage foutu. Et puis j'ai eu cette chance incroyable : une équipe de télévision anglaise postée sur la plage a filmé l'arrivée de mon bateau ! Ca m'a permis de boucler la boucle. J'ai été recueilli par la police yéménite qui m'a déplacé de prison en prison pendant quelques jours avant de me relâcher. J'ai rencontré quelques clandestins au Yémen. Les Somaliens peuvent obtenir le statut de réfugiés, mais les Ethiopiens tentent souvent de pousser jusqu'en Arabie Saoudite et à Dubaï. Mais pour moi, l'aventure était terminée.

C'est dans l'avion du retour que j'ai réalisé ce que je venais de vivre. Mais je ne regrette pas. Personne n'avait jamais filmé ces traversées. (...) Des milliers de gens meurent sans bruit dans l'indifférence totale. Des gens sans existence, que personne n'attend. Il faut que tout ça soit dit. On n'empêchera jamais les gens de se déplacer. Je comprends cette envie irrépressible de partir, quelle que soit la destination. Ils n'ont tout simplement pas la possibilité de vivre dans leurs pays ! La situation de la Somalie et de l'Ethiopie est tellement difficile. Ils ont fui les tribunaux islamiques, maintenant ce sont les membres de ces tribunaux qui fuient ! Quand on quitte massivement un endroit, malgré les dangers encourus, c'est que rien ne justifie de rester. Risquer la mort n'a pas d'importance. Le mythe du départ est très puissant. Dubaï et ses richesses les font rêver. S'ils parviennent au Yémen, ils ont des chances de revenir riches avec l'aide au retour ! On n'empêchera pas les gens de partir. Il faut au contraire que ces départs soient organisés et réglementés. Il faut punir les assassins. Rétablir la justice. Pendant qu'on s'interroge sur les causes, les gens meurent. "



Crédit photo © DR / Capture vidéo. 



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