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Publié par Pierre Sérisier 07/09/2010

 

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Séries, ton classement impitoyable, place 2 : MAD MEN Saison 3

 

Par Pierre SERISIER du site Le monde des séries.

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Diffusion sur AMC le dimanche soir à 22h. Diffusion en France sur Canal +.

Renouvelé pour une saison 4.

Créé par Matthew Weiner.

Avec Jon Hamm (Don Draper), Elizabeth Moss (Peggy Olson), Vincent Kartheiser (Pete Campbell), January Jones (Betty Draper), Christina Hendricks (Joan Harris), John Slattery (Roger Sterling Jr) …

 

Donald Draper est une icône. Une figure de papier glacé, un rêve pour bien des femmes et un objet de jalousie pour bien des hommes. Cela tient à un je ne sais quoi de cette élégance naturelle, quand il allume une cigarette ou qu’il ôte lentement son chapeau de feutre le soir en rentrant chez lui. Il y a aussi cette voix grave et profonde et ce regard triste qui cache un passé douloureux. Donald Draper est à la fois un homme de son temps et un enfant du passé. Un gamin qui a eu hâte de devenir un adulte et un adulte qui n’a jamais conjuré la souffrance de son enfance.

 

Donald Draper est à la fois le personnage central mais également le visage et le tempérament de Mad Men. La sublime série de Matthew Weiner, qui fut autrefois scénariste des Sopranos, parle évidemment des hommes, mais également des femmes. Beaucoup, souvent et surtout des femmes, avec une grande subtilité et une inébranlable justesse. Si l’on ne devait donner qu’une raison pour aimer passionnément cette fiction dans laquelle il ne se passe rien, c’est qu’elle raconte les gens. Elle dit leur histoire, elle dit qui ils sont et dans quel monde ils vivent. Mad Men, c’est le retour de la littérature classique après le naufrage de l’autofiction. En d’autres temps, Donald Draper aurait pu s’appeler Lucien Leuven ou Caleb Trask. Il y a en lui un curieux mélange du héros de Balzac et de celui de John Steinbeck, le frère jumeau marqué par son caractère ombrageux et secret dans A l’Est d’Eden. Quant à Betty, elle aurait pu être Emma Bovary.

 

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Une malédiction qui poursuit Don.

Il y a dans Mad Men une majesté narrative, un respect des canons du récit, une lenteur exaspérante qui laisse aux personnages le temps de vivre, d’exister, de nouer entre eux des rapports complexes et de montrer les différences facettes de leur caractère. Révéler un secret, cela exige du temps. Parvenir à une rupture peut prendre des années. Un mariage ne s’effiloche pas au premier accroc. Pour que la séparation soit bouleversante, il faut que l’on ait vécu avec Donald et Betty. Il faut que l’on se soit apprivoisé à eux et qu’on les connaisse comme eux se connaissent sinon comment pourrions-nous partager et comprendre leurs émotions ? L’annonce du divorce qui vient presque ponctuer la saison 3 est l’une des scènes les plus bouleversantes qu’il m’ait été donné de voir depuis bien longtemps. D’abord, parce que Jon Hamm est capable d’exprimer la douleur d’un simple regard dans lequel l’incompréhension le dispute à l’incrédulité qui s’efface devant la peur, qui elle-même finit par céder la place à l’étourdissement. Ensuite, parce que cette scène est belle sur l’instant, mais parce qu’elle trouve un écho inattendu dans une autre scène. Don, qui vient demander à Peggy Olson de l’accompagner dans l’aventure de la nouvelle agence après le départ de Sterling et Cooper.

 

Dans un cas, Don perd tout, son univers familial s’effondre et cette faillite personnelle le renvoie à celle qu’il connut dans son enfance. Comme si une malédiction le poursuivait. Dans l’autre cas, il réussit à convaincre Peggy, petit animal tremblant, assise sur le bout de son fauteuil, hésitant dans l’affirmation de sa féminité moderne et se débattant avec la tradition qui ne cesse de lui rappeler qu’elle n’est qu’une femme et que sa voix n’a toujours pas la force de celle des hommes. Professionnellement, son existence est un succès, tout ce qu’il entreprend est couronné par la réussite. On ne peut pas tout avoir et le bonheur a la décence de ne pas être indécent. La joie ne s’apprécie qu’à l’aune de la souffrance. Il faut apprendre à perdre pour savoir ce que gagner veut dire.

 

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Femmes modernes

C’est de cela dont nous parle Mad Men. De l’histoire des hommes, des femmes, des relations qu’ils entretiennent et de l’éternité de ces relations, sans cesse mouvantes et se répétant à l’infini. Elle nous parle aussi de cette lente évolution, de cette conquête quotidienne pour reconnaître au deuxième sexe cette place qui est la sienne. Peggy Olson est l’incarnation de la modernité. Elle me rappelle Anna Karénine, autre magnifique figure moderne. Présentée comme une incarnation du péché parce qu’elle est incrédule, parce qu’elle déteste son mari et parce qu’elle assume sa passion coupable avec Vronski, Anna devient peu à peu une représentation de la liberté au fil du livre. Peggy suit cette même évolution. D’abord mère célibataire, incapable d’assumer l’éducation de son enfant, elle gravit peu à peu les échelons, elle pousse les hommes qui se révèlent bien peu courageux au moment de défendre leurs prérogatives. Son émancipation se révèle en une réplique, une seule. Installé dans une suite de l’hôtel Pierre à New York, Cooper demande à Peggy d’aller lui chercher à café parce qu’il vient de travailler plusieurs heures d’affilée et que son attention se relâche. La réponse tombe comme le rideau sur la fin d’une époque : « non ».

 

Là encore, cette affirmation du bouleversement dans le rapport entre les hommes et les femmes trouve un écho avec une scène un instant plus tôt. Joan Holloway, qui a elle aussi décidé de s’engager dans l’aventure, fait son entrée dans l’agence Sterling Cooper où les préparatifs du départ s’accomplissent à la faveur du week-end. Christina Hendricks est d’une beauté et d’une assurance à couper le souffle. Sans avoir besoin de parler, elle affirme à tout le monde que c’est elle qui va s’occuper de toute l’intendance de la transition et que cela ne souffre aucune contestation. Les hommes n’ont qu’à lui obéir au doigt et à l’œil.

 

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Passage à l’économie ultra-libérale

Cette sécession est un moment capital que Weiner a exploité avec une maestria parfaite. Elle est l’occasion de poser la question de l’égalité des talents mais également de la répartition des pouvoirs entre hommes et femmes. Et comme il le suggère, ces messieurs devraient se montrer un peu plus clairvoyants et ne pas s’aveugler parce qu’ils ont encore le sentiment de donner des ordres. Ensuite, elle marque l’aboutissement d’une tendance qui s’est dessinée doucement par petites touches: le passage de l’économie paternaliste à l’économie capitaliste. Cette transformation était en germe lorsque que Sterling Cooper est reprise par les Britanniques. Don Draper a cette remarque d’un autre temps : il n’a jamais signé de contrat, il disposait d’une assurance verbale, la parole ayant valeur de loi, elle ne pouvait pas être contestable pensait-il. Cette OPA hostile aboutit finalement à un départ des cadres de l’agence de publicité, qui décide de fonder leur propre compagnie, de profiter de l’élargissement du marché publicitaire sous l’effet d’une consommation de masse pour bâtir une concurrence. Il ne s’agit pas là du mythe revisité du self-made-man. Non, il s’agit d’une version moderne du capitalisme sauvage dans lequel tout sera négociable par avance, où le talent compte autant que la manière dont il se monnaie. Ce que Peter a parfaitement compris en exigeant de devenir l’un des associés. La promotion à l’ancienneté et au mérite est déjà une valeur du passé. On n’est qu’en 1963, mais déjà le libéralisme des années 80 est perceptible.

 

Cette modernité est également suggérée dans de nombreuses autres scènes. L’une des plus significatives est celle où le vieux Bert Cooper se trouve dans son bureau. Il vient de faire l’acquisition d’un tableau de Mark Rothko, peintre américain qui appartint à une génération d’artistes qui ont fondamentalement modifié la nature et la forme de la peinture abstraite. Il y a quelque choses d’impressionniste dans Mad Men. Tout y est dit par petites touches, successives, presque imperceptibles sur l’instant, un peu à la manière de ces œuvres de Claude Monet qui vous montrent une réalité changeante au fil du jour, en suivant la lumière, car rien n’est pareil selon l’instant auquel on le regarde.

 

Weiner nous dit que le marché de l’art va bientôt devenir un enjeu financier majeur. Un domaine dans lequel l’argent va couler à flots, presque d’une manière indécente. Il va échapper à l’univers des riches amateurs et des passionnés fortunés pour entrer dans celui des riches qui pensent qu’une œuvre d’art suspendue dans leur salon atteste de leur bon goût, de la subtilité de leur jugement esthétique et de leur culture. Pour reprendre un passage de L’Espoir d’André Malraux, c’est le triomphe de ceux qui n’ont pas besoin de l’art pour vivre, mais qui le considèrent comme une valeur marchande.

 

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Le deuil de JFK

Suivant la même technique, on va poser la question de l’homosexualité (pour laquelle Don Draper fait d’ailleurs preuve d’une inattendue largesse d’esprit), mais également la question des droits civiques alors que le Civil Rights Act n’est pas encore signé. Cela intervient en 1964. De même est abordée à mots couverts (comme cela devait alors se passer) la question de l’avortement. Il faudra attendre pour cela l’arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis Roe vs. Wade de 1973. Egalement est posée la question des couples mixtes et puis celle du divorce qui constituait alors une exception et une pratique regardée d’un mauvais œil dans une Amérique puritaine. Les choses se passent sans doute mieux parce que Don et Betty évoluent dans un milieu un peu plus avant-gardiste, celui de la publicité.

 

Enfin, Mad Men nous parle cette période troublée du début des années 60 après quelques années de calme et de prospérité qui suivirent la fin de la Seconde guerre mondiale. Des bouleversements interviennent comme des frémissements annonçant des heures sombres et de souffrance. On suit à la radio la crise des missiles de Cuba où pendant quelques jours, le monde se trouve au bord du gouffre nucléaire. De cet épisode sortira l’équilibre de la terreur avec la confection de milliers d’ogives dont la menace plana d’une manière pesante lors de la glaciation de la Guerre froide sous Leonid Brejnev puis Andropov et Tchernenko avant la glasnost et la perestroïka initiées par Mikhaïl Gorbatchev. La guerre du Vietnam n’est pas encore là, mais on peut la deviner, on peut sentir le malheur qui rôde et qui va finir par rattraper l’Amérique insouciante et tout occupée à consommer.

 

Ce basculement s’accomplit avec l’assassinat de John Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas. Il est évident que les Etats-Unis n’ont pas fait leur deuil de cet épisode tragique de leur histoire. Ils n’ont pas surmonté cette épreuve. Cette mort a été montrée des centaines de fois à la télévision ou au cinéma, elle a fait l’objet de milliers de documents, rapports, livres, enquêtes, témoignages, récits. C’est certainement l’événement du demi-siècle écoulé qui fut le plus commenté, le plus représenté, le plus montré aux Etats-Unis. Et pourtant Weiner trouve un moyen nouveau de nous offrir ces quelques minutes tragiques. Idée de génie, il décide de ne rien montrer. Juste de filmer Don Draper, ignorant dans tout son égoïsme du monde qui l’entoure, qui sort de son bureau. Dans la grande salle des dactylos, tout le monde est rassemblé autour d’un simple poste de radio, au chevet d’un président que l’on espère encore vivant, tandis que retentit le vacarme assourdissant des téléphones auxquels personne ne répond. Pendant quelques instants, on est dans la tragédie. Plus rien d’autre n’existe. Le monde autour de nous disparaît. Le monde crie et hurle à l’extérieur, mais avec les personnages, on n’entend plus qu’une voix, celle du commentateur de la radio qui nous annonce que JFK est mort. Et l’on a envie de pleurer. Mad Men, c’est la résurgence de la tragédie classique dans le postmodernisme.

 

PIERRE SERISIER.

 

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Retrouvez COLE sur  http://twitter.com/Cole4616

(Crédit photos © Franck Ockenfells / Carin Baier /AMC / Lionsgate / DR. )

 

Précédentes chroniques : http://www.leblogtvnews.com/categorie-11513584.html .

 

Participations cette saison, pour épauler Cole, de :

Tao (Critik en Séries)

Lulla (Des News en Séries)

Alain Carrazé (8 Art City)

Pierre Langlais (Tête de séries)

Pierre Serisier (Le Monde des Séries)

Btv27 (Series Live)

Dylanesque (Dylanesque TV)

Et Boodream.

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Commenter cet article

François 08/09/2010 09:59



Comm 12 ;) :


http://www.leblogtvnews.com/article-series-ton-classement-impitoyable-1-sons-of-anarchy-saison-2-56699316.html



myerasmuslife 08/09/2010 05:47



j'ai dans l'espoir de voir en première position Son of Anarchy...même s'il est minime...



tao 07/09/2010 16:00



Une série formidable  et bien souvent boudée par le grand public qui la juge trop élitiste ou lente. Une fois dans le rythme, on se laisse vite envouter par Don Draper et toute sa clique.
Une saison 3 encore plus fantastique que la 2e qui est déjà un chef d'oeuvre.



Luk 07/09/2010 15:16



Par contre, je ne me souviens pas que Don réagisse très bien à l'homosexualité de Slavadore. Je me souviens qu'il a été très méprisant, il y a autre une scène plus tard que j'aurais oublié ?



Eclair 07/09/2010 12:57



Dans mon post sur la morale dans les séries, quand je cite Mad Men, "un article bien plus intéressant".



Toine 07/09/2010 12:54



Je vous encourage d'ailleurs vivement à lire sur ce sujet le billet du conservateur Bergeron


Tu as un lien ? :-D



Pascal 07/09/2010 13:02



http://cinedramas.wordpress.com/2010/09/07/de-la-morale-dans-les-series-1ere-partie/


(très bon blog d'ailleurs ! je vais l'ajouter dans nos liens)



Eclair 07/09/2010 12:50



Jolie critique. Et comme je le souligne sur mon blog, à des années lumières de la déplorable publicité de Canal plus. Je vous encourage d'ailleurs vivement à lire sur ce sujet le billet du
conservateur Bergeron.


 



Florian 07/09/2010 11:00



Pas faux !


Dans tous les cas The Pacific est une excellente mini-série qui a cependant un démarrage difficile car déconcertant par sa gestion des trois personnages principaux.



Franck 07/09/2010 10:59



Sans doute Florian, oui. Mais comme il y avait eu la critique du mauvais remake du Prisonnier, j'espérais.



Florian 07/09/2010 10:56



Je pense que c'est parce que The Pacific est une mini-série, et non pas une série à classique ;)



Fab. 07/09/2010 10:56



J'aurai parié pour la place Une :) Excellente analyse en tout cas !



Franck 07/09/2010 10:34



Bonjour,dommage qu'il n'y ait pas eu la critique de PACIFIC que j'ai découvert hier. Vous ne l'avez pas vu avant le début de ce classement ? Ou volonté de passer outre ?



Jillij 07/09/2010 10:28



Superbe billet ! Un plaisir à lire ! Il en pouvait en être autrement que de retrouver Mad Men sur le podium. 


Ajout : cette saison est diffusée dès ce mois sur C+. Jeudi 16/09 à 22h15.